Que savons-nous de nos origines ?
Lancer la visiteChapitre 1 :
Le dogme
Darwin s’étonnait, il y a plus d’un siècle et demi que l’on trouvât en abondance des fossiles d’êtres vivants déjà complexes dans les roches du Pays de Galles (Cambrien) et absolument rien dans celles sur lesquelles elles reposaient. Il lui semblait impossible que la Terre au Précambrien (plus de 542 Millions d’années) ait été totalement dépourvue de vie. L’énigme resta entière jusqu’en 1946 au moment où R.C. Sprigg, un géologue chargé par le gouvernement australien de rechercher des gisements de plomb, fait une découverte retentissante dans les collines d’Ediacara. Là, dans des grès datant du Néoprotérozoïque (635–542 Millions d’années), se trouvaient d’étranges fossiles macroscopiques.
À l’évidence, des organismes pluricellulaires moins complexes que ceux du Cambrien avaient bel et bien peuplé les rivages marins pendant des millions d’années. Au-delà, dans la nuit des temps, seuls des êtres unicellulaires étaient capables de vivre et de se développer. Voilà ce qui est admis et enseigné dans toutes les universités du monde. Bien entendu, les connaissances se sont affinées par la convergence des données géochimiques et la mise au point des horloges moléculaires. Ainsi a-t-on pu déterminer l’âge de l’apparition des premiers eucaryotes (cellules possédant un noyau) vers 1,8 Milliard d’années. Avant cela, seules les bactéries et les archées (procaryotes) prospéraient dans tous les milieux marins ou continentaux où elles trouvaient substances et énergie. On estime, pour les plus optimistes, qu’elles seraient apparues vers 3,8 Milliards d’années dans les océans d’une Terre encore très jeune, mais les fossiles avérés les plus anciens (stromatolites) datent de 3,45 Milliards d’années.
Suite de la visite-4,5 Milliards d'années
Naissance de la terre
Comme ses consœurs Mars, Venus et Mercure, la Terre est une planète rocheuse. Toutes sont bien plus petites que les géantes gazeuses (Jupiter et Saturne) ou glacées (Uranus et Neptune). Elles se sont construites à partir d’un nuage interstellaire dont la matière, en se condensant, a formé un disque protoplanétaire tournant autour d’une étoile jeune : le Soleil. Certaines météorites conservent les témoins de ce début dynamique. Elles sont datées à 4, 568 Milliards d’années. Trop proche du soleil pour contenir de l’eau, la Terre a acquis sa masse par la collision des planétésimaux se déplaçant sur des orbites proches.
Les (ou le) derniers bolides qui frappèrent la jeune planète dont la surface commençait à se solidifier provenaient des régions plus éloignées du Soleil, là où la glace n’était plus sublimée. Ce faisant, ils apportèrent l’ingrédient majeur de la vie : l’eau. Cet événement que l’on désigne sous le vocable de « vernis tardif » s’est produit vers 120 Millions d’années après la naissance de la Terre. Événement capital non seulement pour l’émergence de la vie, mais aussi pour le fonctionnement de la planète telle que nous la connaissons. On sait maintenant que la croûte qui se solidifiait commençait à produire des roches étonnantes dans le contexte : les granites. C’est encore en Australie que la découverte de très vieux zircons (4,4 Milliards d’années) dans les collines Jack Hills a livré la preuve que l’eau était présente. Ainsi, dans ce nouveau monde où les volcans innombrables crachaient des komatiites, une lave très chaude et très peu visqueuse provenant de la fusion à au moins 50 % du manteau, se fabriquaient déjà les embryons des futurs continents. Depuis les missions Apollo et l’analyse de la densité de cratères sur la Lune, il était admis que l’Hadéen se terminait par un épisode de bombardement météoritique lourd. Il semble que cela soit moins fermement établi que l’on ne le pensait. Il reste néanmoins évident que, bien que décroissant, le nombre des chocs fut très important à cette époque comparée au reste de l’histoire de la planète.
Suite de la visite-3,5 Milliards d'années
Emergence de la vie unicellulaire
Déterminer à quel moment des êtres unicellulaires sont apparus sur Terre est éminemment difficile pour une raison très simple : la conservation sinon de leur organisme, tout au-moins de leur trace. En effet, rien n’est plus fragile que des molécules carbonées soumises à tous les aléas géologiques qui transforment les sédiments qui les contiennent. Ainsi doit-on distinguer ce qui est avéré de ce qui n’est que potentiel.
Pour trouver de vrais fossiles parfaitement identifiés, il faut explorer les formations archéennes d’Australie (3,45 Milliards d’années) qui montrent des stromatolites, c’est-à-dire des constructions sédimentaires formées par des voiles bactériens. Leur présence impose que les microbes soient apparus bien plus tôt. Les traces les plus anciennes sont des restes carbonés renfermés dans les roches d’Isua sur la côte ouest du Groenland datant de 3,87 Milliards d’années. Leur composition isotopique montre une abondance anormale du carbone 12 (12C) que l’on ne peut expliquer que par l’action du vivant. D’autres traces encore plus anciennes ont été retrouvées dans les roches du socle canadien datant de presque 4 milliards d’années.
Suite de la visite-550 Millions d'années
Emergence de la vie pluricellulaire
La fin du Précambrien à partir de 750 Millions d’années est marquée par une succession de glaciations sévères dont certaines sont jugées totales : Terre boule de neige. Ce n’est qu’à la fin de l’épisode Marinoen que commence ce que l’on appelle l’Ediacarien (-635 à -541 Millions d’années) qui consacre l’émergence des organismes pluricellulaires. Le taux d’oxygène dans l’atmosphère et, par conséquent, dans la tranche d’eau supérieure des océans augmente.
Les premiers « animaux » ne possèdent ni squelette ni coquille. Leur conservation nécessite des conditions exceptionnelles. Malgré cela, on reconnait déjà plusieurs espèces dont les restes se retrouvent non seulement en Australie, mais aussi au Canada, en Ukraine, en Chine, au Maroc, etc. Durant cette longue période (une centaine de millions d’années), des événements majeurs ont causé des extinctions massives comme la glaciation Gaskier (-583 Millions d’années) ou le choc météoritique supposé de Shuram. L’histoire de ces biotas associant les êtres formés d’une seule cellule tels que les acritarches aux organismes pluricellulaires, parfois de grande taille, reste encore à décrypter. La seule évidence majeure est leur disparition totale et probablement brutale au moment où commence le Cambrien (-541 Millions d’années).
Suite de la visite-3,5 Milliards à -550 Millions d'années
Le registre fossile est très Maigre
On trouve très peu de fossiles du début de l’Archéen (4,0 Milliards d’années) à la fin du Protérozoïque (-541 Millions d’années). C’est un fait. Cela tient à plusieurs raisons. La première est la difficulté de conservations des êtres uni- ou pluricellulaires dépourvus de parties dures. La seconde est moins immédiate, car elle concerne la taille des continents. En effet, ils se sont construits peu à peu et ont subi de multiples transformations liées à leur collision (formation de chaînes de montagnes) et au magmatisme.
Plus les roches sont anciennes, plus elles sont rares et plus elles sont profondément transformées par le métamorphisme. Néanmoins, il subsiste parfois des zones étonnement conservées, dans lesquelles les sédiments d’origine n’ont subi que peu de recristallisations. Dès lors, ce qu’ils contiennent révèle les secrets du monde dont ils sont originels : milieu de dépôt, taux d’oxygène de l’atmosphère et parfois, de façon inattendue, des fossiles. Tel est le cas du bassin de Franceville au Gabon qui, malgré ses 2,1 Milliards d’années, conserve non seulement les restes pyritisés d’organismes complexes et organisés, mais aussi les traces les plus délicates de voiles bactériens.
Suite de la visiteChapitre 2 :
La découverte
La série sédimentaire du bassin de Franceville a été décrite et datée par Francis Weber et François Gauthier-Lafaye. Elle est composée de 5 grandes formations notées de A à E du bas vers le haut. Les fossiles ont été découverts dans les black shales shales (argilites noires riches en matière organique) du FB. La chance a voulu qu’ils affleurent sur une coupe d’une carrière exploitant des grès pour fabriquer des matériaux routiers.
Échappant ainsi à l’intense altération qui transforme tout en boue rouge, ces argilites ont livré en 2008 empreintes et restes pyritisés dans un état de conservation remarquable. Les premières descriptions de ce biota totalement inconnu ont été publiées dans la revue Nature en 2010. Elles furent complétées par un article exhaustif dans la revue Plos One en 2014. Ces êtres pluricellulaires se distribuent selon plusieurs types d’organisations et atteignent parfois des tailles importantes (17 centimètres). Ils sont associés à des voiles bactériens dont les traces les plus délicates restent visibles. La collection conservée à l’université de Poitiers est loin d’avoir livré tous les secrets de ce gisement exceptionnel.
La dernière découverte, publiée dans les Proceedings of the National Academy of Science en 2019 atteste de la capacité de déplacement de certains de ces organismes qui ont creusé des tunnels dans le sédiment quand il était encore à l’état d’une vase molle. Les trajectoires sinueuses, parfois entrecroisées, semblent aboutir à des mats bactériens qui pouvaient être un réservoir de nourriture.
Suite de la visiteLe Gabon
Le terrain
L'équipe
Les fossiles
Chapitre 3 :
Sous les Pieds de Darwin :
Une nouvelle histoire de l'évolution
Nous sommes en 1859 ; Darwin publie sa théorie « Sur l’origine des espèces ». Il y écrit que le plus redoutable écueil qu’il ait rencontré dans sa conception est que la grande diversité biologique des fossiles du Cambrien du Pays de Galle semble exploser brutalement d’un monde jusque-là apparemment stérile. Rien, pas la moindre trace d’êtres vivants dans les couches biologiques plus anciennes. Cela contredit l’idée de l’évolution et conforte l’idée de la Création. Cette énigme, connue sous le nom de « dilemme de Darwin », dura pendant presque 100 ans jusqu’à ce que Reginald Sprigg, un géologue australien, découvre des fossiles extraordinaires dans les collines d’Ediacara dont les formations rocheuses sont antérieures au Cambrien. D’un coup, un monde biologique se révèle avec des espèces étonnantes dont il ne semble pas exister de descendants. Dépourvus de partie dure (squelette, coquilles), pour que ces organismes laissent une trace, il a fallu la conjonction de circonstances exceptionnelles. Voilà pourquoi leurs fossiles sont si rares. On sait maintenant, depuis plusieurs décennies, que l’on peut trouver des restes remontant à 3,5 Milliards d’années. Ce sont des microbes formant des colonies : les stromatolites. Une histoire de la vie se dessine alors, établissant l’apparition des êtres complexe il y a environ 650 Millions d’années alors que, plus loin dans le temps, seuls des êtres unicellulaires procaryotes pouvaient prospérer. Une évolution linéaire, simple à comprendre, un raisonnement efficace répété et enseigné par tous dans le monde.
Voilà pourquoi la découverte dans le Francevillien du Gabon (2,1 Milliards d’années) de fossiles macroscopiques témoignant d’une vie pluricellulaire a été un choc. Les conséquences en sont telles que tous n’admettent pas encore que ce sont réellement des fossiles. Leur réticence à refuser les indices de biogénicité accumulés dans leur description vient de leur conception obligatoirement linéaire de l’histoire de l’évolution. En effet, la découverte du Gabon impose que la vie complexe ait pu émerger, disparaître (peut-être) et reparaître 1,5 milliard d’années plus tard comme on le voit à Ediacara.
Suite de la visiteLes 5 crises biologiques
La succession des crises biologiques que la Terre a connues s’inscrit dans les derniers 500 millions d’années de son histoire. La raison en est simple : c’est seulement durant cette période, somme toute assez courte, que les êtres vivants, munis de parties dures (coquille, squelette), ont laissé des restes fossiles abondants. Ainsi reconnait-on officiellement cinq épisodes majeurs : fin de l’Ordovicien vers 445 Ma ; fin du Dévonien 380-360 Ma ; fin du Permien 252-245 Ma ; fin du Trias 201 Ma et fin du Crétacé 65-66 Ma. On remarque aisément que chacun de ces événements marque le terme de ce que l’on appelle un système biologique. Un monde s’efface, un autre le remplace. Les causes de ces bouleversements sont toujours multiples et souvent environnementales ; les plus connues en sont le volcanisme intense et la chute de météorites qui combinent parfois leurs effets. Dans tous les cas, des changements globaux et brutaux (quelques millions d’années) modifient le climat de la planète et la chimie de ses océans rendant non viables une grande partie des niches écologiques terrestres ou marines.
Ces extinctions sont déclarées massives dès lors qu’elles éliminent au moins 75 % des espèces animales et végétales terrestres et marines. Elles ne sont pas les seules catastrophes, mais seulement les plus dévastatrices à l’échelle globale. Beaucoup d’autres épisodes jalonnent chacun des systèmes biologiques, mais leurs effets sont plus locaux. Le dernier d’entre eux, le plus récent, est en passe de devenir la sixième extinction et il nous est dû. Notre capacité de dévastation atteint désormais la planète entière.
Suite de la visiteEt au moins une de plus
L’histoire de la Terre depuis 540 Millions d’années comptabilise donc cinq extinctions massives précédant celle dont nous sommes directement responsables. Est-ce à dire qu’il n’y a jamais eu de catastrophes planétaires auparavant ? La réponse est évidemment non. Comment imaginer que rien de dramatique ne se soit passé durant les quatre milliards d’années qui ont précédé. Notre ignorance vient du fait que, pour en juger, il faudrait pouvoir comptabiliser les cadavres or, les restes fossiles sont très rares dans le Précambrien. Il faut des conditions de conservation particulièrement favorables pour garder des traces d’organismes particulièrement vulnérables dépourvus de parties dures (coquille, squelette). Alors, est-ce sans espoir ? La série du Francevillien est remarquable à ce sujet. En effet, les formations de black shales qui surmontent les assises fossilifères sont totalement dépourvues de traces de vie. Les analyses de ces roches montrent que l’océan est devenu anoxique (sans oxygène). Ce changement est reconnu un peu partout dans le monde et montre que le taux d’oxygène dans l’atmosphère de la planète a fortement chuté. Nous sommes, ne l’oublions pas, à l’aube d’une période que les géochimistes appellent « le Milliard ennuyeux ».
Que s’est-il passé ? Qu’il y ait eu une activité volcanique intense à ce moment-là est très probable. Le manteau de la Terre était plus chaud qu’il ne l’est actuellement. La tectonique des plaques, installée vers 3 Milliards d’années, avait un mode de fonctionnement archaïque que l’on n’observe que dans de rares endroits du monde actuel (sud de la Patagonie par exemple). À cette époque, la lithosphère océanique engagée dans la subduction fondait à une profondeur relativement faible générant ainsi de grandes quantités de magmas. Les continents se sont construits de cette manière, progressivement. À cela s’ajoutent les impacts météoritiques géants dont les restes pour deux d’entre eux sont visibles dans le cratère de Vredefort en Afrique du Sud (2,02 Milliards d’années) et le dépôt de sphérules à Graenseso au Groenland (2,13-1,85 Milliards d’années). Compte tenu de la taille des bolides qui les ont créés (plusieurs fois celui de Chixculub qui a tué les dinosaures), nul doute que leurs effets affectèrent la planète entière causant des extinctions massives. La probabilité pour que les macrofossiles du Gabon aient été éliminés par de telles catastrophes n’est donc pas nulle. Il faut en rechercher les traces dans les roches de cette époque.
Suite de la visiteLes Analyses
Les roches sont des livres d’histoire. Pour les lire, il faut employer toute une panoplie de méthodes allant de l’observation sur le terrain aux analyses isotopiques les plus pointues. Rien de ce qui les compose n’est fortuit. Ainsi, dans les black shales du Francevillien, reconnait-on la signature des processus sédimentaires qui ont contrôlé leur dépôt, il y a plus de 2,1 milliards d’années puis ceux qui leur succédèrent au cours de l’enfouissement pendant plusieurs millions d’années. On utilise pour cela les techniques d’observation microscopique optique et électronique. L’identification des minéraux, notamment ceux qui appartiennent aux argiles, se fait par la diffraction de rayons X sur des poudres extraites de la roche. Leur composition chimique, même s’ils restent très petits (quelques microns) est accessible par l’usage de la microsonde électronique. Ce sont des données importantes qui permettent de comprendre comment le sédiment meuble s’est transformé progressivement en une roche dure : le black shale.
L’analyse géochimique des éléments majeurs (teneurs exprimées en % de masse) et mineurs (teneurs exprimées en parties pour million ou ppm) permet de retrouver la source des sédiments d’origine et les contributions de l’altération des continents voisins, des débris volcaniques, des sources hydrothermales etc ... L’analyse des isotopes de l’oxygène, du carbone, du soufre et de bien d’autres éléments aide à reconstruire les conditions atmosphériques, la chimie de l’océan ou même la provenance de certains éléments du sédiment. Enfin, la microtomographie d’absorption de rayons X est devenue un outil majeur pour révéler la présence de structures particulières dans les roches examinées. Parmi elles bien sûr, se trouvent les fossiles ou les traces de déplacement qu’ils ont pu laisser dans le sédiment vaseux.
Salle de l'évolution